Pierre Gautier (13 janvier 1884-12 juin 1917)

Né à Dijon, Pierre Gautier appartenait à une famille ori-
ginaire du pays de Langres vers lequel tout l'attirait et dont
l'histoire lui a suggéré ses premiers sujets d'étude. De la même
promotion que Robert de Fréville, il accepta très volontiers le
poste d'archiviste de la Haute-Marne devenu vacant, puisque
cette situation cadrait parfaitement avec ses goûts et ses tra-
vaux. Licencié ès lettres et en droit, ancien élève de l'École des
Hautes Études, il possédait la maturité et la préparation néces-
saires pour faire œuvre utile. Un« Catalogue des actes des évêques
de Langres du vne au xne siècle », sujet de sa thèse, était beau-
coup mieux que l'essai d'un débutant ; c'était l'œuvre d'un di-
plomatiste expérimenté, qui faisait honneur à l'enseignement
de l'École des Chartes, et qui, manuscrite, a obtenu une médaille
au concours des Antiquités de la France (Académie des inscrip-
tions) en 1916.
Par sa valeur personnelle, par son amabilité native, par sa
perspicacité peu commune, par ses relations de famille même,
Pierre Gautier allait donner à la fonction nouvelle dont il était
investi un lustre particulier. Son cabinet de travail, à la pré-
fecture de Chaumont, où il réussit vite à dissiper quelques malen-
tendus anciens, devint un centre d'études pour qui tentait
la moindre recherche historique ; se mettant à la portée de tous,
il leur facilitait la tâche avec un zèle inlassable. Son dépôt dé-
partemental s'est accru sans frais, sous sa direction, d'un fonds
considérable et précieux, le fonds Laloy, retrouvé dans un châ-
teau de Saône-et-Loire, dont il a lui-même donné un aperçu,
en attendant l'inventaire définitif, dans le Bibliographe moderne en
1912. Quelques communications au Moyen Age (Un diplôme
de Robert le Pieux pour Saint-Bénigne de Dijon) et à des so-
ciétés savantes, dont la bibliographie a été dressée, indiquent
l'orientation de sa curiosité personnelle, qui ne s'exerçait d'ail-
leurs pas uniquement sur des sujets locaux. Ayant eu l'occasion
d'examiner les papiers de Diderot chez ses héritiers, il prépara
la publication des lettres de M. de Vandeul à sa mère pendant
son séjour en Prusse (M. de Vandeul, petit-fils de Diderot, fut
envoyé à Berlin sous le Consulat) ; il avait encore étudié l'am-
bassade d'Aubert du Bayet à Constantinople en 1796, dans un
travail resté manuscrit, et songeait à une thèse de doctorat
sur la cathédrale de Langres.
Tous ces projets durent être abandonnés le jour où l'appel
aux armes, sonnant dans toute la France, le surprit en plein
bonheur. D'abord lieutenant de réserve au 121e régiment d'in-
fanterie, il passa ensuite au 16e, puis au 216e, où il fut promu
capitaine en juin 1916, après s'être battu dans la mêlée de
Verdun(1). Son régiment y retourna en octobre et participa aux
fameux combats qui aboutirent à la reprise du fort de Vaux. Le
jeune capitaine jouissait de l'entière confiance de ses hommes,
qui l'adoraient ; il avait largement payé de sa personne et gagné
la croix de guerre avec une fort belle citation. L'année suivante,
on le retrouve en Lorraine, occupant avec sa compagnie une tran-
chée avancée du Ban-de-Sapt, sur une route conduisant au col
de Saales, dans une situation importante et âprement disputée.
Une nuit vint où un détachement allemand, ayant réussi à se
glisser à proximité de la ligne de protection française, lança des
grenades sur le poste du capitaine Gautier. Un éclat de projectile
l'atteignit à la tempe sans qu'il ait eu le temps de le parer.
Il expira le lendemain matin à l'hôpital Saint-Charles de Saint-
Dié, où il avait été transporté, après que l'opération du trépan
eut été tentée sans résultat. Une nouvelle citation justifiait
la proposition que son chef adressa en sa faveur pour la croix
de la Légion d'honneur, qui lui a été attribuée seulement à titre
posthume, il y a quelques mois à peine.
Il est mort comme Pierre Flament, son ami, qu'il avait re-
trouvé au 121e régiment d'infanterie à Montluçon, et avec qui il
avait de nombreux points de ressemblance morale : doué d'un
tempérament de véritable chef, très brave, très dévoué, tou-
jours soucieux de l'état matériel de ses subordonnés, transfor-
mant en excellents soldats, par son exemple et ses conseils, des
natures qui semblaient rebelles à toute droiture et à toute
obéissance. On a recueilli à cet égard des aveux d'une sincé-
rité poignante. Noble cœur, âme exquise dans le privé comme
sous la tente, il laisse le souvenir d'un excellent Français (1).
Dans le local des archives de la Haute-Marne, une plaque com-
mémorative a été placée par les autorités départementales en
l'honneur de Pierre Gautier.